Le juge Pierre-Louis Deschenaux
À la toute fin du XVIIIᵉ siècle, le manoir change radicalement d’apparence. Lorsque le juge Pierre-Louis Deschenaux acquiert la demeure, en 1795 ou 1798 (selon les sources), il entreprend d’en faire une maison digne de son statut social et de ses exigences intellectuelles. Il ajoute un troisième étage en bois, posé sur les deux niveaux en pierre déjà existants, et transforme les pignons afin de coiffer l’ensemble d’un toit mansardé.
Ce choix architectural est audacieux : autrefois interdit par les intendants de la Nouvelle-France pour des raisons de sécurité incendiaire, ce type de toiture s’inscrit désormais dans l’influence britannique et loyaliste. Peu répandu, il demeure aujourd’hui un exemple rare et précieux d’une maison urbaine bourgeoise qui marie tradition française et apports britanniques au tournant du XIXᵉ siècle. Les allures actuelles du manoir reflètent en grande partie cette phase Deschenaux, véritable signature matérielle d’un personnage sophistiqué et impliqué dans sa communauté.
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Un magistrat enraciné dans les livres
Né à Québec en 1759, Pierre-Louis Deschenaux grandit dans un milieu modeste mais ambitieux. Son père, secrétaire de l’intendant puis écrivain de la Marine, gravit les échelons jusqu’à devenir seigneur et juge de paix. C’est lui qui pousse son fils vers le droit. Quand une ordonnance de 1785 autorise la double pratique du notariat et de l’avocature, Deschenaux choisit d’abord la voie notariale, puis revient à la pratique d’avocat avant de gravir les rangs administratifs : juge de paix en 1788, commissaire des terres de la couronne en 1794.
Le 27 novembre 1794, il est nommé juge de la nouvelle Cour provinciale de Trois-Rivières. Son prestige ne masque toutefois pas ses frustrations : son traitement, inférieur à celui des juges de la Cour du banc du roi, nourrit un certain ressentiment. Malgré cela, ses jugements témoignent d’une grande rigueur juridique et surtout d’un grand esprit d’humanité.
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VIGNETTE - Une bibliothèque exceptionnelle
À son décès, en 1802, l’inventaire notarié dressé par Joseph Badeaux révèle un intérieur unique pour l’époque : • Près de 1 500 volumes, une des bibliothèques les plus riches de Trois-Rivières ; • Instruments d’astronomie, de mathématiques et de musique ; • Un bureau d’acajou, des globes terrestres, des sabliers, une glace optique, des cartables de travail, des pigments et pinceaux ; • Plusieurs objets d’orfèvrerie témoignant d’un goût sûr et d’un train de vie soigné.
Cette pièce, cœur intellectuel du manoir, traduit le profil d’un magistrat curieux, discipliné et profondément tourné vers le savoir.
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VIGNETTE - Un notable engagé dans sa communauté
Deschenaux ne se contente pas de juger : il agit. Il préside la Société du feu, participe à la création d’un service de lutte contre les incendies, et soutient financièrement des projets éducatifs, notamment la future école qui deviendra le Séminaire de Nicolet.
À sa mort, sa veuve Marie-Josèphe Perrault demeure sur place jusqu’en 1810. Deux ans plus tard, la maison est achetée par le gouvernement britannique pour servir de Caserne des officiers (1812 - 1822). Malgré ses multiples fonctions au cours des époques, c’est la marque laissée par Deschenaux qui continue de définir l’architecture du lieu.