Monique Juteau

Quand nous, les femmes en arts et lettres, décidons de produire une œuvre, par où passons-nous? Par le 911 quand, dans l'urgence du dire, le souffle nous manque d'avoir trop couru après le bonheur, l'amour et la famille? Par le http://www.femmealoeuvre.qc.ca/ quand nous nous sentons soudainement coupées du monde, trop dispersées pour émettre un cri ou trop barbelées pour guerroyer? Par où passons-nous?

Depuis l'obtention de notre droit de vote en 1940, toutes les voies sont ouvertes. Facile à dire. Comme toute expédition se prépare, il a fallu nous munir de cartes, de boussoles et de sens de l'orientation; signer notre libération dans les années 68; nous équiper de convictions à boutons-pression; rafistoler nos barques; naviguer jusqu'au baccalauréat ou continuer pour enfin nous jeter dans la maîtrise. Après toutes ces péripéties, nous nous sommes mises à l'oeuvre. Bien sûr, nous n'avons pas attendu après l'inspiration, car nous n'avons jamais cru qu'elle allait tomber du ciel en une fine poudre d'antimatière de la couleur du curcuma. Puis, en ce qui concerne les Muses, nous en avons eu très vite ras le bol de ces déesses qui ont soufflé tant de réponses à Rodin, Baudelaire et bien d'autres. Mais restait à savoir par où nous allions passer sans enfanter la répétition; sans oublier qu'il n'y a pas de réponse royale, du genre cinq étoiles, avec vue sur la vérité de la sainte contemporanéité.

Nous avons donc essayé et essayons encore de passer par le corps: à la portée, pas besoin de prendre de TGV pour s'y rendre. Nous y voilà: les bouches, les mains sont dessinées, deviennent hiéroglyphes pour raconter au plus vite une émotion partie en flèche du fin fond de l'éternel féminin. Ou alors, après une épuisante tournée des deux cents os du corps, nous butons contre la mort, son alphabet de chagrins, de peurs et de tournoiements. Et patiemment, nous reconstituons le squelette de la cage thoracique à laquelle il suffirait d'ajouter des fermoirs pour ficeler cette sensation de doute qui s'installe entre la première et deuxième côte quand l'œuvre s'égare. À l'opposé, certaines d'entre nous partent avec la chair et la peau. Font du porte-à-porte. Toc, toc! Contre les carapaces et les tabous. Toc, toc! Les rouges et les sanguines entrent, s'installent, érotisent l'image. Toc, toc! Le sexe s'ouvre, surtout en littérature. L'intime s'accomplit. Tout paraît si simple à l'écrit, alors que si nous revisitions l'histoire, nous comprendrions qu'il n'y a pas si longtemps, avant l'émission Papa a raison, notre corps nous était défendu. Encore aujourd'hui, on excise, on voile, on... Mais, oh là! Nous venons de pénétrer dans le corps politique de la femme. «Vos papiers», nous demande L'Art-engagé. «Ça vous prendra du doigté», réplique L'Art-pour-l'art peu habitué à livrer des messages. Nous restons, persistons et signons ou nous poursuivons et trouvons le moyen de sortir du corps par une porte à secrets, à bobinette cherra. Peu importe!

Une fois extirpées de tous ces corps politiques, anatomiques et biodégradables, nous montons à bord du train-train de la vie doté de routines à cadrans et d'implacables matins. Nous entrons dans le quotidien. Étrangement, le quotidien, apparemment si quelconque, nous porte à reconsidérer notre relation avec tout ce qui nous abrite, habille, nourrit et soigne. Et nous manoeuvrons au féminin pluriel, et nous nous inquiétons. Aussi, tard le soir, à la chandelle du monde, nous ouvrons les tiroirs de toutes nos consciences et nous comptons ce qu'il nous reste d'air et d'eau. Puis nous transcrivons nos appréhensions dans la matière, le faire et le geste. Mais parfois, sous la poussée de certains vents dominants, nous nous perdons dans des concepts qui ne tiennent pas la route. En art, l'accident de parcours est si vite arrivé. Heureusement, nous avons la réputation d'être couturières, prêtes à raccommoder n'importe quelle déroute, à rapiécer n'importe quelle désillusion des temps qui courent.

Monique Juteau

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